Jalil Lespert : "De guerre lasse aborde la violence de manière frontale, un peu à la James Gray"

Jalil Lespert : "De guerre lasse aborde la violence de manière frontale, un peu à la James Gray"

De guerre lasse

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publié le 4 mai

À l'occasion de la sortie en salles de De guerre lasse , polar particulièrement sombre d'Olivier Panchot , nous avons eu le plaisir de rencontrer Jalil Lespert , qui interprète ici le rôle d'Alex, fils d'un caïd pied-noir marseillais qui s'est engagé dans la Légion pour échapper à un règlement de compte avec la mafia corse. Quatre ans plus tard, il déserte et revient à Marseille pour retrouver Katia, son amour de jeunesse. C'est avec beaucoup de générosité que Jalil Lespert est revenu pour nous sur son expérience du tournage de De guerre lasse, tout en se confiant au passage sur les métiers d'acteur et de réalisateur, deux casquettes qu'il connaît bien.

Comment avez-vous rencontré Olivier Panchot ? Connaissiez-vous déjà son travail ?Non, je ne connaissais pas son travail... Enfin si, mais quand je l'ai rencontré, je ne savais pas que le film que j'avais vu quelques années auparavant avec Yaël Abecassis et Clémence Poésy [Sans moi, ndlr] était de lui. Donc je l'ai rencontré sans aucun a priori, ni positif, ni négatif. J'ai rencontré un homme très culotté, peu commun. Évidemment, je suis très sensible au fait de savoir qui fait le film parce que c'est lui qui nous porte. C'est souvent la personne que j'ai en face qui me convainc. Et lui, il m'a tout de suite convaincu parce qu'il était extrêmement habité, il était très sensible, et en même temps, très certain de là où il voulait amener le film, très sûr de lui, donc très rassurant.

Au-delà du fait qu'il ait justement su vous convaincre, qu'est-ce qui, dans ce rôle plus précisément, vous a vous séduit en tant qu'acteur ?C'est toujours agréable d'avoir un rôle quand on trouve qu'il est rare, qu'il a une dimension particulière, un parcours atypique et là, c'est quand même chargé. C'est un fils de voyou qui a été élevé pour le devenir et pour tuer, qui a tué et qui est condamné à mort dans sa propre ville, qui décide de s'engager dans la Légion et il revient cinq ans plus tard d'Afghanistan totalement brisé psychiquement. Donc déjà, le spectre du personnage est assez énorme, mais ce qui m'a vraiment plu, c'est aussi sa part animale, sa part bestiale. C'est une sorte de bête blessée, et j'ai trouvé qu'il avait une dimension tout à fait héroïque, au sens tragique du terme. C'est un héros tragique qui ne voit pas, qui est dans l'aveuglement, et qui va apprendre la vérité, et ça, c'était intéressant.

Beaucoup de scènes de De guerre lasse sont très dures, très violentes aussi bien physiquement que psychologiquement. Y en a-t-il une qui, plus que les autres, a été particulièrement éprouvante à tourner pour vous ?C'est un tournage sur lequel j'étais très concentré parce que tous les jours, on avait des scènes éprouvantes, y compris les rôles secondaires, et c'est vrai que c'était devenu une blague. On se disait : "Et toi t'as pleuré aujourd'hui ?" (rires) Mais il n'y a pas eu une scène précise plus dure que les autres. Simplement retrouver le langage, c'était compliqué car c'est un personnage silencieux par essence. Et puis on se rendait compte qu'à chaque fois qu'Alex parlait, il y avait quelque chose qui s'abîmait dans le personnage, qui l'affadissait. C'est comme si les mots le rendaient commun alors qu'il n'avait rien de commun. Donc très vite, on s'est accordé avec Olivier à couper beaucoup de dialogues pour ne garder que le strict minimum.

Vous évoquez certaines scènes retravaillées avec Olivier Panchot. Avez-vous facilement pu vous impliquer sur le film ?Oui, c'est quelqu'un qui écoute beaucoup, aussi bien son chef opérateur que ses comédiens. Il sait ce qu'il veut donc il n'a pas de problème d'ego mal placé à entendre ce qu'on peut lui proposer. En ça, il est rassurant parce qu'il est généreux et que le cinéma est un art choral. Généralement, le metteur en scène qui n'est pas prêt à entendre ce que lui disent les gens qu'il a engagés, c'est qu'il a un problème d'ego et ça ne donne pas des films très réussis.

Le face-à-face entre votre personnage, Alex, et celui de Tchéky Karyo, Armand, est un moment clé du film et offre une belle confrontation d'acteurs. Comment s'est passée la rencontre entre vous ?C'était un vrai bonheur parce que Tchéky est un artiste multiple [acteur, musicien, chanteur, poète] et très généreux. Malgré tout, chacun est resté à sa place, d'abord parce qu'on n'a pas le même âge et puis parce qu'il joue mon père donc on avait besoin de cette distance. Mais on allait manger ensemble, on allait voir des matchs de foot, on a fait des trucs cools. C'était un tournage très sympa, mais aussi très éprouvant donc on n'a pas non plus fait tout le temps la fête. Mais on s'est vraiment bien entendu et je crois qu'il y avait un vrai respect mutuel entre nous. J'ai un immense respect pour Tchéky Karyo, il suffit de regarder sa carrière pour mesurer l'acteur qu'on a en face, et puis c'est un comédien qui s'est fait remarqué à un âge où je découvrais le cinéma. Lui aussi, il a un rôle de bête blessée dans De guerre lasse, et je trouve qu'il est bouleversant. Il était vraiment l'acteur idéal pour ce rôle. Et le fait qu'on me dise simplement dans la voiture quand on était assis l'un à côté de l'autre : "On y croit tout de suite que c'est ton père", ça me flatte.

Dans De guerre lasse, on voit à quel point la question des origines est importante pour la construction de l'individu. En quoi ce film et cette question spécifique ont-il une résonnance particulière pour vous ?J'aime bien les histoires qui ont plusieurs niveaux de lectures. Et ici, il y en a un notamment qui est le rapport de la France à sa propre histoire, à ses guerres, à ses colonies, et en l'occurence, l'Algérie, puisque ce drame, cette tragédie familiale, le devient du fait de l'écho qu'a encore aujourd'hui la Guerre d'Algérie sur la France. Donc c'était une métaphore assez belle pour raconter ce rapport haine – amour qu'entretient la France à l'Algérie, et en particulier à Marseille, où la communauté algérienne est très présente et où il n'y a que la Méditerranée qui les sépare. Les cultures, les êtres sont très proches et les sentiments y sont donc d'autant plus exacerbés. Ce qui me touchait surtout, c'est qu'un réalisateur ose à la fois faire un vrai film de genre, un vrai polar, et en même temps aborde des sujets plus profonds. C'est assez rare pour être notable et pour moi, De guerre lasse, c'est vraiment le type même de film proche d'un cinéma indépendant américain que j'aime, à la James Gray, qui aborde la violence de manière très frontale.

De manière générale, quels ingrédients doit posséder un scénario pour vous convaincre d'accepter un rôle ?Je me suis toujours considéré comme un spectateur qui a eu la chance de devenir acteur. J'envisage toujours les choses comme un spectateur et j'ai toujours été – j'espère le rester – un spectateur assez ouvert à différents genres de films. Donc je n'ai pas d'a priori. Si on me contacte pour un projet, c'est avant tout l'histoire qui me séduit, mais c'est aussi le metteur en scène ou un univers. Ça peut être des choses très différentes. Je n'ai pas de restriction, j'ai seulement des envies de cinéma. Et on a la chance en France d'avoir un cinéma très varié. J'ai toujours essayé de faire ce qui me semblait être le plus juste et j'ai essayé de faire des choses très différentes.

Et justement, en tant que spectateur, quels sont vos films de référence ?J'ai des références très variées. J'ai été nourri par le cinéma avec lequel j'ai grandit, celui des années 70, que ce soit des films de genre ou des films de Truffaut, de Louis Malle. Et puis, il y a tout le nouvel Hollywood aussi - Coppola, Scorsese - et les grands cinéastes européens de cette période, notamment Polanski. Et puis, il y a un cinéma que j'ai découvert un peu plus tard, quand j'avais 18 ans, c'est le néoréalisme italien. En fait, je crois que j'ai toujours aimé les grandes histoires, celles qui ont du souffle, avec des personnages qui nous touchent et auxquels on peut s'identifier.

Travaillez-vous vos rôles différemment depuis que vous êtes passé vous-même à la réalisation ?Non, je travaille en fonction de ce qui me semble important pour le rôle et pour l'histoire. Des fois, je ne les travaille pas parce que j'estime qu'il faut juste se laisser guider, et des fois, comme sur De guerre lasse, ça demande un vrai travail en amont, ne serait-ce que physique, pour être crédible en machine de guerre et pouvoir faire des combats chorégraphiés. J'ai aussi regardé des documentaires pour voir à quoi ressemble quelqu'un atteint d'un tel traumatisme. Donc c'est vraiment en fonction du rôle et du film.

N'est-ce pas plus dur de se laisser diriger par un cinéaste lorsque l'on est soi-même réalisateur ?Non, pas du tout, parce que je pars du principe que je fais confiance à un réalisateur et que je me mets au service de sa vision. Truffaut disait : "Un film, c'est un train dans la nuit, il faut monter dedans et puis après, on ne sait pas trop où ça va". C'est vraiment ça. Quand on fait un film, qu'on soit acteur, réalisateur, technicien ou producteur, on ne sait pas où ça va aller. C'est un pari et un film comme celui-ci encore plus parce que c'est un film difficile à produire. Le tout, c'est d'y aller et d'avoir l'humilité de rester à sa place. Quand on est comédien, c'est important.

Et à l'inverse, en tant que cinéaste qui joue aussi la comédie, n'a-t-on pas tendance à être plus critique vis-à-vis de ses acteurs ?Non parce que je considère qu'un bon directeur d'acteurs est à peu près capable de diriger n'importe qui. Ca ne veut pas dire qu'il faut faire n'importe quoi avec n'importe qui ! (rires) Mais ça veut dire que les acteurs ont en commun d'être tous différents – qu'ils soient ultra techniques, complètement instinctifs, ultra professionnels ou complètement débutants. Tout passe par la confiance. Si mon expérience d'acteur m'aide, c'est plutôt sur ça. Un bon directeur d'acteurs, c'est celui qui fait en sorte que l'acteur soit en situation de croire en ce qu'il raconte, et que ce soit clair pour lui. Si il n'arrive pas à jouer une scène, c'est que la scène est mal écrite ou qu'il n'a pas compris parce qu'on n'a pas été clair. Mais à partir du moment où on clarifie les choses, et où d'un seul coup le comédien est en confiance, généralement il arrive à nous émouvoir et à être crédible parce que les choses sont simples.

Quels sont vos projets, tant comme acteur que comme réalisateur ?J'ai plusieurs projets des deux côtés qui sont plus ou moins avancés et qui ne sont pas encore tous concrétisés mais qui ne vont pas tarder à l'être. Pour l'instant, je n'ai rien d'officiel donc je préfère attendre un peu pour en parler.

Propos recueillis par Pauline Julien
Crédit photo : DR

 
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